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Archive pour octobre, 2016

CRITIQUES DE FILMS Jean Louis REQUENA

Posté : 5 octobre, 2016 @ 4:00 dans CINEMA | Pas de commentaires »

REQUENA Jean-Louis

 Razzia

 

 Film franco-marocain de Nabil Ayouch – 119’

Au début des années 80, dans le haut-atlas marocain un jeune instituteur, Hakin (Addelilah Rachid) enseigne la nature et les sciences à des élèves berbères dans leur langue. De fait, il est compris d’eux jusqu’à ce qu’une campagne d’arabisation, décidée par le pouvoir central, l’oblige à s’exprimer en arabe classique se coupant ainsi par le langage de ses élèves et de sa classe. Il partage, dans ce bled perdu au milieu de rudes montagnes, un amour secret avec une jeune veuve Yto (Saâdia Ladid) mère d’un jeune fils Ilyas (Mohamed Zarrouk). Déprimé par son enseignement devenu incompréhensible pour son école il s ‘échappe « comme un lâche », dit il, du douar et part en autobus pour la plus grande ville du Maroc : Casablanca (4 millions d’habitants !).

Après ce prologue le récit commence et prend la forme d’un film choral comportant pas moins de quatre autres personnages vivants dans cette mégapole pleine de vitalité : une jeune femme émancipée Salima (Maryam Touzami) qui mal marié, enceinte ne veut pas garder l’enfant, un juif séfarade Joé (Arieh Worthalter) propriétaire d’un restaurant à la mode qui vit, avec son père nostalgique du passé séfarade du Maroc, un chanteur homosexuel Jawad (Younes Bouab) fan de Freddy Mercury, musicien dans un orchestre Chaâbi qui rêve d’égaler son idole et enfin une jeune fille riche Nejma (Maha Boukari), esseulée, qui ressent les premiers émois de sa sexualité.

Le réalisateur Nabil Ayouch également coscénariste tente de maintenir durant deux heures une structure historique qui nous soit compréhensible tant il n’est pas évident de faire cohabiter dans un même récit filmique cinq personnages d’égale valeur sur l’écran. Il y réussit par moments et ceux-ci sont magiques. A d’autres instants, le récit reste un peu confus et l’on discerne mal les correspondances. Les films choraux sont difficiles à réussir car le spectacle cinématographique peut déboucher rapidement sur de la confusion. Certes il y a Babel (2006) d’Alejandro Gonzalez Inarritu modèle absolu du genre sur un scénario de Guillermo Arriaga dont ce film a dû s’inspirer sans le dépasser et dont l’action commence également dans de sud marocain.

Néanmoins, Nabil Ayouch (49 ans) est un réalisateur franco-marocain important à plusieurs titres. En 2015, il nous avait proposé un film puissant dérangeant sur la prostitution à Marrakech : Much Loved (présent à la Quinzaine des Réalisateur du Festival de Cannes). Ce film à ce jour toujours interdit au Maroc décrivait une certaine société marocaine loin des clichés véhiculés par les dépliants touristiques. Il faut un courage certain pour entreprendre un long métrage de ce genre dans un pays aussi frileux sur ses mœurs affichées.

Le cinéma au Maroc est sinistré : il ne reste que 40 à 50 salles obscures dans un pays de 36 millions d’habitants (les écrans sont concentrés à Casablanca capitale économique et culturelle). Le nombre de spectateur a été divisé par 20 en 10 ans (moins de 2 millions de places vendues). Les causes sont nombreuses et s’additionnent comme à l’envie : économiques, culturelles, cultuelles, etc…

Dans ce triste paysage, il nous paraît important de soutenir un film courageux, ambitieux, hors des sentiers balisés du militantisme. C’est une œuvre cinématographique qui nous narre dans une espèce de patchwork avec quelques maladresses, la complexité de la société marocaine dans une ville monde, Casablanca, mythifiée par le cinéma hollywoodien (Casablanca – Michaël Curtiz – 1942).

 

La Mort de Staline

Film franco-britannique d’Armando Iannucci – 106’

 

Moscou, fin février 1953. La grande pianiste Olga Kurilenko, forte personnalité, joue le 23ème concerto de Mozart pour Radio Moscou. Un auditeur fidèle, « le Petit Père des Peuples », Joseph Staline (Iossif Djougachvili, dit Staline) écoute en direct cette œuvre qu’il chérit et en exige aussitôt la gravure afin de l’écouter à son aise dans sa datcha Kountsevo (ancienne résidence d’été des princes d’Orlov) près de Moscou. Panique à Radio Moscou ! L’œuvre n’a pas été enregistrée durant le concert et l’on se précipite pour réaliser l’enregistrement, alors que les musiciens sont partis, que la pianiste refuse de rejouer cette pièce à cette heure tardive, et que le public, choisi, a déserté la salle. Mais il faut quel qu’en soit le prix (humain, financier, musical, etc.) obéir au « Vojd » (guide) sous peine de sanctions qui tomberont sans tarder sur tous les impétrants. Staline récupère le disque et part dans sa datcha aux environs de Moscou (trois limousines avec trois trajets différents pour déjouer les complots !).

 

Le 28 février après une soirée très animée et arrosée, le Politburo présent dans la datcha de Staline se sépare à 4 heures du matin. Il comprend le premier cercle des complices du « Vojd » qui s’observent, se jaugent et attendent dans l’angoisse, certains se sentant directement menacés, les dernières décisions alimentées par la paranoïa, les phobies (politiques, alimentaires, médicales, etc.) de ce dernier. Les « convives » sont Lavrenti Béria, géorgien, chef de la police, Guergui Malenkov le plus proche collaborateur de Staline, Nikita Khrouchtchev, Boulganine, Kaganovitch, Vorochilov. Staline reste seul comme à l’accoutumée dans ses appartements avec sa garde rapprochée et sa fidèle gouvernante Matrena Boutouzova. Staline cloîtré (interdit de le déranger !) souffrant depuis plusieurs années d’arthériosclérose et ayant déjà eu plusieurs attaques cardiaques s’écroule on ne sait à quelle heure dans la journée du 1er mars. A partir de ce moment les versions divergent. Pas moins de quatre circulent : trois officieuses et une « officielle ». Primo, celle de Nikita Kroutchev (ses mémoires), secundo celle de sa fille et enfin, celle de son garde du corps. Toutes trois sont « arrangées » par les prosateurs en fonction de leur appartenance au système soviétique (leurs positions dans la « nomenklatura » et de fait, leurs gages d’appartenance). Une est totalement fausse : c’est la version officielle selon laquelle Staline serait mort le 5 mars à 21h50 heures de Moscou. Cette information a été émise par Radio Moscou le 6 mars 1953 à 4h du matin.

Que s’est il réellement passé entre le 1er mars et le 5 mars 1953 dans la datcha Kountsevo ?

Le deuxième long métrage d’Armando Iannucci, également l’un des quatre coscénaristes (à partir de la bande dessinée française éponyme de Thierry Robin et Fabien Nuru -2010) nous raconte sous un mode tragico-comique ce court épisode historique enfoui sous des strates de mensonges. A partir de ce fait, qui a marqué la fin d’un cycle épouvantablement sanglant, qui inaugure un nouvel âge, certes moins destructeur, mais tout aussi despotique, le film n’aurait pu être qu’un drame historique, didactique, rude, sans complaisance.

Il n ‘en n’est rien ! C’est un tour de force d’en avoir fait une comédie cynique, injurieuse, hilarante, avec des personnages odieux, lâches, grossiers, aux mains tachées de sang. Ce sont des complices du tyran qui assistant à sa longue agonie mènent autour de son corps vivotant, taché d’urine, une danse macabre, lugubre, prisonniers de leurs peur, excités par leurs ambitions : qui sera le nouveau « Vojd » ? C’est la comédie du pouvoir poussée à son paroxysme avec l’irruption du fils exubérant de Staline, Vlassili, général d’aviation alcoolique et en contrepoint, sa fille Svetlana, sage et effacée. Le pool des médecins (juifs pour la plupart) convoqué avec retard, est apeuré devant le gisant encore vivant : le « complot des blouses blanches » à fort relents antisémites est dans tous les esprits !

Armando Iannucci nous avait déjà séduit avec In the Loop (Chistera du meilleur film et meilleur réalisateur au Festival de Saint-Jean de Luz – 2009) sur une charge satirique des méthodes du gouvernement de Tony Blair lors de la deuxième guerre d’Irak. Le gouvernement de sa Majesté s’alignait alors sur les « faucons » des Etats-Unis après la découverte d’armes de destruction massives …qui n’ont jamais existé !

Dans la Mort de Staline les jeux caricaturaux, survoltés des acteurs tels Steve Buscemi méconnaissable (Nikita Khrouchtchev) ou Simon Russell Beale (Lavrenti Beria) pour ne citer qu’eux font merveille. Les comédiens se « lâchent » pour notre plus grand bonheur, en rajoutent grâce à un scénario astucieux qui favorise leurs outrances.

Malgré l’horreur univoque que suscitent les personnages réels de cet immense pays, si attachant, la Russie, dont Churchill disait que c’était « un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme », nous rions sans retenue.

Décidément l’on peut rire de tout, mais sur des propositions de qualité !

Les Heures sombres

Film anglais de Joé Wright – 125’

Mai 1940. Les armées du Troisième Reich attaquent les Pays Bas et la Belgique qui s’effondrent rapidement sous l’impact des divisions cuirassées allemandes. A Londres le gouvernement dirigé par le Premier Ministre Neville Chamberlain, gravement malade, est divisé. Que faut-il faire ? Le Premier Ministre affaibli, attaqué de toutes parts pour sa conduite désastreuse de la guerre depuis septembre 1939, démissionne. Un gouvernement de coalition comprenant des membres éminents des partis conservateur, travailliste et libéral doit être formé rapidement. Un nom semble s’imposer pour le diriger : Lord Halifax. Mais celui-ci, chantre du pacifisme, dévot, ami intime du Roi George VI se récuse sous un prétexte juridique fallacieux. Winston Churchill 65 ans, 1er Lord de l’Amirauté depuis la déclaration de guerre (1er septembre 1939) est alors, par défaut d’autres prétendants, nommé Premier Ministre. C’est un politicien très connu qui a derrière lui une longue carrière politique faite de hauts et de bas, de traversées du désert, mais qui possède une parfaite connaissance des rouages gouvernementaux (il a été plusieurs fois ministre) et est au fait des problèmes militaires de son pays. Depuis plus de 10 ans, très bien informé par un réseau d’amis bien placés, il écrit des articles incendiaires sur la militarisation de l’Allemagne de « Herr Hitler » et du manque de clairvoyance sur ce sujet de son pays. C’est un homme décidé à se battre qui accède enfin au pouvoir suprême malgré l’hostilité d’une frange non négligeable de la classe politique anglaise que son mode de vie dispendieux, ses méthodes de travail, ses discours exaltants, son alcoolisme, effraient. Que va faire ce « vieux bouledogue » à la tête de son pays isolé (les français lâchent prise) dans un conflit qui semble d’ores et déjà perdu ?

Le 13 mai 1940, Winston Churchill se présente à la Chambre des Communes pour prononcer son discours d’investiture qu’il a longuement travaillé comme à son habitude. La conclusion est restée célèbre « Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, de la sueur et des larmes » : Succès mitigé auprès des parlementaires. Le Premier Ministre de sa Majesté doit se battre sur deux fronts : Le Cabinet de guerre, partiellement hostile à la poursuite de la guerre avec Lord Halifax partisan d’une paix négociée avec l’Allemagne, et la conduite de la guerre sur le continent européen où le corps expéditionnaire anglais (350.000 hommes) est enfermé dans la poche de Dunkerque et va être, à court terme, probablement détruit par l’armée allemande.

Le film de Joé Wright retrace ce long mois de mai 1940 de l’investiture inattendue de Winston Churchill, de ses combats, de ses doutes, à l’évacuation des Anglais et des Français (335.490 soldats !) du périmètre défensif de Dunkerque (Opération Dynamo – 29 mai/4 juin 1940). Ce long métrage est dans la tradition des films de genre, ici de guerre, ou les cinéastes anglais par le passé, ont toujours porté un soin extrême à la reconstitution historique notamment dans sa forme visuelle. Bien entendu ce biopic « concentré » sur un mois de la vie d’un politicien hors norme comme le fut à tout point de vue Winston Churchill, est « dopé » par quelques scènes imaginaires, fort bien formatées, qui relancent la machine dramatique. Seuls quelques historiens s’offusqueront ou souriront devant l’intelligence du scénario par ailleurs scrupuleux, au plus près des faits historiques.

Pour ce genre de film il faut que les personnages principaux et secondaires très présents sur l’écran soient crédibles. Gary Oldman (Winston Churchill) méconnaissable est extraordinaire de vérité en particulier dans les moments de doute et d’abattement de son personnage (Oscar du meilleur acteur 2018). Il excelle dans les scènes de marmonnement. Ses quelques scènes avec Kristin Scott Thomas (Clémentine Churchill) sonnent juste, les deux acteurs ayant capté l’étrange complicité conjugale qui régnait entre Clémentine et Winston. Tous les acteurs de cet ouvrage sont à citer tant ils nous apparaissent fortement investis dans leurs rôles respectifs.

Ce film historique, sans trop de distorsion, épouse un point de vue intéressant : Le « vieux bouledogue » irascible, colérique, génial par moments, pathétique par d’autres, alcoolique festif, est observé par les yeux, notre regard-spectateur, de sa jeune et nouvelle secrétaire Elizabeth Layton (Lily James).  Cet axe permet une alternance judicieuse de scènes intimes et de scènes publiques. Le dernier long métrage de Joé Wright est de facture on ne peut plus classique. C’est un travail bien exécuté nécessaire à notre temps oublieux du passé proche.

 

Dans une salle de spectacle, un homme derrière un pupitre improvise un discours interrompu par les rires de l’assistance. Cet homme, c’est John Callahan (1951-2010) assis sur un fauteuil roulant, tétraplégique. C’est un dessinateur humoristique reconnu depuis le début des années 1980, au trait féroce, sans indulgence, qui décrit la société américaine à la recherche d’elle même, de ses valeurs perdues. Avant de devenir dessinateur pour des journaux confidentiels, puis très connus (The Village Voice, Playboy, etc.) John Callahan natif de Portland (Oregon) a eu une jeunesse fracassée,  abandonné par ses parents biologiques dans un environnement « familial » hostile. Devenu alcoolique à l’âge de 12 ans, il traine son mal-être jusqu’à son accident de voiture, une nuit de beuverie, qui le laisse paralysé à 21 ans. Il survit dans un petit appartement, ou dépendant des autres, sur son fauteuil roulant électrique, il enrage, désespère, fume, boit plus que de raison quand une bouteille reste à sa portée (pas facile !).

John Callahan s’autodétruit avec application !

Après une énième crise éthylique, il décide de suivre une thérapie chez les « Alcooliques Anonymes » tout en gardant en lui sa rage, sa fureur de vivre. Dans son fauteuil roulant, survolté, il parcourt les rues de Portland à grande vitesse et chute de temps à autre. La traduction littérale du titre du film est : « ne vous inquiétez pas, il n’ira pas loin à pied » (titre éponyme de l’autobiographie de John Callahan).

Ce caricaturiste au destin hors norme, alcoolique, furibard, tétraplégique, est un personnage de cinéma. Le réalisateur Gus Van Sant (65 ans) a tenté a plusieurs reprises durant une vingtaine d’années, l’adaptation du livre de John Callahan personnage qu’il a connu étant lui même natif de Portland. Après plusieurs tentatives infructueuses (notamment avec Robin William), il a réussi a « monter » son film avec un casting de qualité : Joaquin Phoenix (John Callahan), méconnaissable, au jeu toujours aussi dense, Jonah Hill (Donnie) le riche christique qui dirige les séances des « Alcooliques Anonymes », doux gourou malade du sida, Annu (Rooney Mara) la maternante infirmière qui apaise les humeurs belliqueuses de John.

Gus Van Sant, en réalisateur expérimenté dirige d’une main sûre ses acteurs qui tous sont au diapason exact de leurs personnages. Le récit cinématographique est fragmenté en courtes scènes qui s’enchainent, se répondent sans qu’il y ait une suite chronologique. C’est un scénario kaléidoscopique mais dont la lisibilité par le spectateur est naturelle. Ce long métrage n’est pas un de ces biopics classiques, trop nombreux, linéaires, décrivant les causes et leurs effets dans un déroulé mécanique. Le metteur en scène et ses coscénaristes ont parfaitement déconstruit l’histoire tragique de John Callahan afin qu’elle reste, malgré un montage fragmenté, intelligible.

Autant l’avouer, John Callahan est pour nous un parfait inconnu dont l’œuvre graphique née durant les années Ronald Reagan (1980 – 1988) s’est poursuivie jusqu’à Barack Obama. C’est l’histoire d’un renoncement à l’autodestruction (alcoolisme, tabagisme, vitesse, etc.) et d’une rédemption par le travail artistique (dessin).

Avec son dix septième opus, Gus van Sant nous propose une oeuvre ou l’on ressent de nouveau son originalité dans le sujet et son  traitement cinématographique. Après plusieurs films mineurs, nous attendions de sa part, une telle proposition depuis dix ans (« Harvey Milk » – 2008).

 

 JEAN LOUIS REQUENA

 

 

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